Quand un écran nous tient compagnie
Certains soirs, très tard, je passe plus de temps que prévu devant mon écran.
Je lis, je regarde mes notifications, je commente des posts, je réponds aux messages, je passe d’une conversation à l’autre, découvrant des bouts de vie de personnes que je ne connais pas.
Cet écran me tient compagnie, et je ne crois pas que cette compagnie soit moins authentique parce qu’elle passe par quelques centimètres de verre.
Pourtant, une question me préoccupe : que se passe-t-il lorsque l’écran ne sert plus seulement à nous relier aux autres, mais commence, insidieusement, à prendre leur place ?
L’écran relie
réellement
En ligne, tout semble plus simple.
Je prends le temps de choisir mes mots, de lire sans répondre tout de suite, de répondre quand je suis prêt.
Dans la vie réelle, il faut parfois répondre sur-le-champ, soutenir le regard de l’autre et trouver les mots justes avant que l’émotion ne nous submerge. Derrière un clavier, je peux revenir sur une phrase, l’effacer, en écrire une autre. Cette distance n’empêche pas la sincérité. Elle la favorise parfois.
Les réseaux ont aussi fait se rencontrer des personnes qui ne se seraient jamais croisées. Des amitiés, parfois plus, naissent de simples échanges de messages. Des communautés offrent un espace de compréhension à ceux que leur entourage ne comprend pas. Et un message reçu au bon moment peut peser plus qu’une longue conversation en face à face.
Je n’ai donc aucune envie de minimiser ces liens. Je sais simplement qu’ils ne remplacent pas nécessairement tout ce que je peux trouver dans une rencontre.
L’écran crée aussi des
présences à sens unique
C’est l’un des paradoxes de notre époque : je peux connaître les habitudes de personnes que je n’ai jamais rencontrées. Je sais où elles partent en vacances, je reconnais leur intérieur, parfois leurs enfants, leur chat, leurs passions et quelques-unes de leurs blessures. Elles, en revanche, ignorent probablement jusqu’à mon existence.
Les psychologues appellent cela une relation parasociale : quelqu’un nous devient familier sans que nous lui devenions familier en retour. Cela ne m’inquiète pas outre mesure.
L’émotion, elle, est bien réelle.
Si une chanson peut m’accompagner pendant trente ans sans que son auteur sache ce qu’elle représente pour moi, pourquoi une personne suivie sur un réseau ne pourrait-elle pas me toucher ?
Si je devais évaluer les relations humaines comme un service, je leur attribuerais probablement une note médiocre : disponibilité imprévisible, temps de réponse aléatoires, malentendus fréquents, aucune garantie de satisfaction.
Mais il existe une différence entre être touché par quelqu’un et construire une relation avec lui.
Quelqu’un prend le temps de m’appeler, simplement parce qu’il a pensé à moi. Une personne remarque que je ne vais pas bien, sans que j’aie dit un mot. Un échange prévu pour quelques minutes s’étire pendant une heure. Un silence n’a pas besoin d’être comblé.
Car l’autre peut nous échapper. Il a sa propre histoire, ses émotions, ses contradictions, ses absences. Il peut nous surprendre autant que nous décevoir, et nous avons exactement le même pouvoir sur lui. C’est pour cela, je crois, que certaines relations prennent tant d’importance : il aurait pu ne pas appeler, mais il l’a fait. Il aurait pu partir, mais il est resté. Soudain, l’imperfection devient presque la preuve de la présence.
L’IA répond, mais
ne s’expose pas
L’intelligence artificielle ajoute une dimension plus dérangeante. Je décris une situation, je pose une question, et la réponse arrive immédiatement, juste, bien tournée, parfois même réconfortante. Je sais alors que je ne suis plus face à une personne, et pourtant quelque chose en moi se détend.
Ces outils m’aident vraiment à approfondir une réflexion, à structurer une pensée, à voir un problème sous un autre angle. Je comprends qu’ils puissent apporter une forme de présence. À minuit, ils n’ont pas peur de me déranger, pas plus qu’ils ne s’inquiètent de me déranger. Pas de « vu » à attendre, pas de crainte de tomber au mauvais moment. Cette liberté est réelle, et c’est précisément ce qui m’interroge.
Car les humains, eux, dorment, travaillent, ont leurs propres soucis. Leurs réponses sont parfois trop rapides, parfois à côté, parfois elles arrivent trois jours plus tard, ou jamais.
Cham, mon chat, me dirait sans doute les choses autrement :
« Je n’ai encore jamais vu une intelligence artificielle se réveiller à deux heures du matin parce qu’une phrase lui avait brisé le cœur. »
Il n’aurait pas tout à fait tort.
Car l’IA peut me répondre avec beaucoup de justesse, mais quand la conversation s’arrête, je ne lui manque pas. Elle peut se souvenir de mes mots, mais elle ne s’inquiète pas pour moi. Elle ne ressent ni mon absence ni le poids de ce que je lui ai confié. Elle ne risque rien.
Il n’y a donc pas de don dans sa réponse, seulement un service. Cette différence me paraît immense.
Avant les smartphones, la solitude existait déjà. L’écran n’a pas créé l’isolement, il peut même le réduire.
Je ne choisirai donc pas entre le réel et le numérique : j’irai chercher dans chacun ce qu’il sait donner. Mais aucune de ces présences n’est semblable à une autre, et peut-être n’ai-je pas besoin qu’elles le soient.
Je veux garder des relations où personne ne sait ce qui va se passer, où l’attente, l’explication, l’erreur et le retour sont normaux. Des relations dont deux personnes sortent différentes, parce qu’elles se sont vraiment rencontrées.
Alors je passerai probablement encore beaucoup de temps derrière mon écran, à écrire, lire, échanger, et même discuter avec une IA, en me demandant souvent :
« Me tient-il compagnie, ou commence-t-il à prendre la place de ceux qui pourraient le faire ? »
Une réponse peut nous réconforter.
Une présence peut nous transformer.
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