Je ne sais plus attendre
Je ne sais plus attendre.
Trop de choses insignifiantes en sont les témoins.
J'attends ce matin la livraison d'un chargeur pour mon téléphone. Le mail vient d'arriver : retard de livraison, il n'arrivera que demain. Un tel retard est-il encore envisageable de nos jours ?
Avant, je téléphonais à un endroit, pas forcément à quelqu'un. Personne ne répondait ? Je rappelais. J'envoyais des lettres sans savoir quand elles arriveraient, puis j'attendais des jours une réponse. Je prenais une photo sans la voir tout de suite et j'attendais son développement pour découvrir qu'elle était floue. Pour les rendez-vous, j'attendais parfois longtemps quelqu'un qui n'était plus joignable.
Je n'étais ni plus patient ni plus sage qu'aujourd'hui.
Je n'avais tout simplement pas d'autre choix.
Puis tout est devenu plus rapide.
Un message sans réponse immédiate, une page qui tarde à s'afficher, un colis qui n'arrive pas à l'heure prévue, un rendez-vous qui commence avec dix minutes de retard : rien de grave.
Et pourtant, j'attends. Je regarde. Je vérifie. Parfois plusieurs fois.
Je ne me souviens pas d'avoir toujours été comme ça.
À quel moment ai-je cessé de savoir attendre ?
Un monde devenu
plus rapide
J'aime envoyer instantanément une photo à quelqu'un qui se trouve à l'autre bout du monde, commander quelque chose et savoir quand je serai livré, retrouver en quelques secondes une musique que je n'ai pas entendue depuis trente ans. J'aime aussi chercher une information dès qu'une question me traverse l'esprit, sans la noter quelque part en espérant y repenser plus tard. Et si mon GPS m'annonce vingt minutes de bouchons tout en me proposant un chemin plus rapide, je ne lui réponds jamais que j'ai tout mon temps.
J'ai gagné du temps partout, souvent beaucoup. Il serait curieux de m'en plaindre alors que j'en profite chaque jour.
Mais à force d'obtenir vite un itinéraire, une commande, une musique ou une réponse, l'attente a cessé d'être une étape normale. Hier, elle faisait partie du processus. Aujourd'hui, dès que je dois patienter, j'ai le sentiment que quelque chose ne fonctionne pas comme prévu.
Tout ce temps que la technologie m'a fait gagner ne m'a pas rendu plus disponible pour attendre. Il m'a, peu à peu, donné l'impression qu'il m'était dû.
Quand l’attente devient
personnelle
Je prends mon téléphone et j’envoie un message. Quelques instants plus tard, il est marqué comme lu, mais je n’ai aucune réponse. Au début, je n’y prête pas attention, mais je finis par reprendre mon téléphone. Toujours rien.
C’est là qu’une nouvelle mécanique s’installe. Je me demande pourquoi cette personne ne répond pas. Mon message était-il maladroit ? Ai-je dit quelque chose d’inapproprié ? Peut-être n’a-t-elle tout simplement pas envie de me répondre ? Tout cela me traverse l’esprit en quelques minutes seulement.
Pourtant, pendant des années, j’ai été capable d’envoyer une lettre et d’attendre plusieurs jours une réponse. Aujourd’hui, trois petits mots, « vu à 10 h 42 », qui ne m’apprennent pourtant presque rien, peuvent suffire à modifier mon rapport au temps.
Je sais juste que l’autre personne a vu mon message. Je ne sais pas où elle se trouve, ce qu’elle fait, dans quel état d’esprit elle est. Je ne sais même pas si elle avait réellement le temps de me lire.
Depuis que la technologie me permet de savoir qu’elle a reçu mon message, une partie de moi finit presque par attendre qu’elle me garantisse aussi la réponse, quasi instantanément.
L’attente devient alors différente. Je n’attends plus un chargeur, un taxi ou qu’une page s’affiche. J’attends quelqu’un. Avec tout ce que cela peut réveiller : le doute, l’interprétation, parfois l’inquiétude. Quelques minutes de silence peuvent commencer à raconter une histoire que l’autre n’a jamais écrite.
Je le sais, je peux même me le répéter, mais cela ne m’empêche pas toujours de regarder encore une fois mon téléphone. Et c’est probablement à cet endroit que mon impatience m’interroge le plus. À force de m’habituer à des outils conçus pour répondre immédiatement, n’ai-je pas fini, sans vraiment m’en rendre compte, par attendre parfois la même disponibilité des humains ?
Un message peut être instantané.
Celui qui le reçoit ne l’est pas.
🐈 Cham et le temps
qu’il prend
🐈 Cham, mon chat, lui, semble n’avoir rien compris à notre époque.
Il demande à sortir sur la terrasse. Je me lève et lui ouvre la porte. Il s’assoit devant. J’attends quelques secondes, la main sur la poignée, pendant qu’il observe avec une attention considérable un extérieur qu’il connaît pourtant parfaitement.
— Tu sors ?
🐈 Cham me regarde. Puis regarde dehors. Puis me regarde à nouveau pendant que je patiente. Enfin, il franchit très lentement la porte.
Quelques minutes plus tard, il veut rentrer.
Je lui ouvre.
Il hésite.
Comme d’habitude.
Le plus incroyable est peut-être là : avec lui, je sais encore attendre.
Je ne regarde pas ma montre. Je ne m’interroge pas sur les raisons de son silence que je connais par cœur. Je n’imagine pas qu’il cherche à m’éviter et je ne vérifie surtout pas s’il a lu mon dernier message.
Il prend simplement son temps. Et, sans vraiment m’en apercevoir, je lui accorde celui que j’ai parfois tant de mal à laisser aux autres. Peut-être parce que je n’attends rien de lui à cet instant, sinon qu’il se décide. Ou peut-être parce qu’il n’existe encore aucune petite mention « vu à 10 h 42 » au-dessus de ses moustaches.
🐈 Cham prend son temps.
Et, pendant quelques instants, il m’oblige à reprendre le mien.
🧸 Nestor, ou le temps
qui rend précieux
J'avais 13 ans. Je passais mes journées allongé sur un lit d'hôpital, et cela durait depuis plusieurs semaines. Autant dire que je savais alors attendre, faute de mieux.
C'est là que 🧸 Nestor est arrivé dans ma vie : un ours en peluche de presque un mètre, qui a pris tout de suite beaucoup de place.
Depuis, il a connu de nombreux déménagements, des jours heureux, d'autres moins légers. Il a été déplacé, posé, repris, parfois oublié dans un coin d'un sinistre garde-meubles, puis retrouvé.
Il n'est devenu ni plus rapide ni plus performant. Et pourtant, sa valeur n'a fait qu’augmenter.
Certaines choses deviennent obsolètes en vieillissant. D'autres deviennent précieuses précisément parce que le temps a passé : une amitié, une confiance construite lentement, un souvenir. Je peux vouloir accélérer une livraison, un téléchargement ou un trajet, mais je ne peux pas, et je ne veux sans doute pas, accélérer des dizaines d'années de souvenirs. Pas plus que je ne peux demander à une confiance de se construire immédiatement, à une relation de devenir profonde en quelques jours, ou à quelqu'un de trouver tout de suite les mots qu'il cherche encore.
🧸 Nestor me rappelle quelque chose de très simple :
le temps que je passe à attendre n'est pas toujours du temps perdu.
Je n’ai aucune envie de renoncer à tout ce qui me permet de gagner du temps. J’aimerais simplement parvenir à mieux distinguer ce qui mérite d’aller vite de ce qui a besoin de temps.
🐈 Cham vient justement de demander à sortir.
🧸 Nestor est toujours là, assis sur son fauteuil.
L’un n’est jamais pressé.
L’autre me rappelle que le temps qui passe peut aussi avoir de la valeur.
Entre les deux, je devrais bien réussir à réapprendre à attendre, encore.
Un message peut être instantané.
Celui qui le reçoit ne l'est pas.
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