La liberté d’être ordinaire
Un soir d'hiver, André et moi étions installés dans deux vieux fauteuils en cuir, devant une grande cheminée, dans un ancien château de Normandie. Quarante ans nous séparaient et, quelques semaines plus tard, j'allais lui succéder. Ce soir-là, il m'a raconté, en toute amitié et avec une grande sincérité, une partie de sa vie : celle de ses choix entre carrière et vie personnelle.
Je n’ai compris que bien plus tard tout ce qui m’avait marqué ce soir-là. Avec lui, je n’avais aucun rôle à tenir. Et cette conversation allait me guider tout au long de ma carrière lorsque mes choix professionnels rencontreraient ma vie personnelle.
Devant certaines personnes, nous choisissons nos mots, évitons les silences, essayons d'être drôles, intéressants, disponibles. Nous voulons être appréciés, compris, reconnus. C'est humain. Avec d'autres, tout cela devient inutile. Nous pouvons être fatigués, contrariés, silencieux, ne pas savoir, ne pas être d'accord, sans craindre de décevoir.
Pourquoi certaines personnes nous donnent-elles cette liberté ?
Être en
représentation ?
Au travail, en famille, entre amis, lors d’un dîner où je connais peu de monde, et plus encore aujourd’hui sur les écrans, je choisis ce que je montre de moi.
Choisir n’est pas forcément mentir.
Je préfère montrer celui qui va bien plutôt que celui qui doute, celui qui écoute plutôt que celui qui aurait parfois besoin d’être entendu. Je réponds :
« Ça va »
parce qu’expliquer pourquoi cela ne va pas prendrait trop de temps.
Je raconte plus volontiers mes réussites que mes hésitations. Et parfois, je m’entends parler en me demandant intérieurement :
« Pourquoi suis-je en train de raconter tout cela ? »
Je me suis souvent demandé s’il n’existait pas une petite scène sur laquelle nous montons plus fréquemment que nous ne le pensons. Non pour tromper les autres, simplement pour leur plaire. Pour être apprécié, compris, reconnu. C’est humain.
Mais quelque chose change lorsque nous ne pouvons plus vraiment quitter cette scène. Lorsqu’une relation nous demande de rester intéressant, disponible, solide ou joyeux pour continuer à y trouver notre place.
Alors la question n’est plus seulement :
« Cette personne m’apprécie-t-elle ? »
Elle devient :
« M’apprécierait-elle encore si j’arrêtais de faire autant d’efforts ? »
Une relation devient épuisante lorsqu’il faut sans cesse y prouver sa valeur.
Quand on peut
déposer les armes
Nous avons parfois la chance d’avoir quelqu’un à qui téléphoner sans raison précise. Avec qui un silence de quelques secondes ne déclenche pas la recherche frénétique d'un sujet de conversation. À qui l'on peut dire
« je ne sais pas »
sans se sentir moins intelligent,
« je me suis trompé »
sans se sentir diminué, ou simplement :
« Aujourd'hui, je n'ai pas envie de parler. »
Et qui reste là, malgré tout.
Mes liens les plus forts ne sont pas toujours les plus impressionnants. Ils ne donnent pas forcément lieu aux plus belles photos. Ils se logent dans des choses presque imperceptibles : envoyer un message maladroit sans le relire quatre fois, ne pas répondre tout de suite, savoir qu'un désaccord ne remettra pas tout en question, partager quelque chose de complètement insignifiant.
Il existe là une forme de repos, très différente de l'ennui : l'absence de vigilance.
Qui suis-je avec
cette personne ?
Pour juger une relation, je me demande d'ordinaire si l'autre est respectueux, digne de confiance, à l'écoute. Ces questions sont essentielles, mais il en existe une autre, plus subtile :
« Qui suis-je lorsque je suis avec elle ? »
Certaines personnes ne me font objectivement aucun mal, et pourtant, à leur contact, je me crispe. Je surveille mes paroles, je cherche leur approbation, je me justifie trop, je veux avoir raison. Je sors d'une conversation en la repassant dans ma tête, comme après un examen dont j'attendrais encore la note.
D'autres produisent l'effet inverse. Je m'explique moins, je peux rire de moi-même, j'accepte de ne pas savoir, et je ne dépense plus d'énergie à protéger mon image. Ce soir-là, devant la cheminée, André ne m’a pas seulement raconté sa vie et ses choix. Sans le savoir, il m’apprenait aussi à regarder la mienne autrement.
On peut donc juger une relation à ce que l'autre apporte, mais aussi à ce que sa présence nous permet de lâcher : nos réflexes de défense, notre besoin de convaincre, notre crainte d'être mal compris.
Savoir
apprécier
Le paradoxe, c'est que ce sont les relations compliquées qui occupent notre esprit. Pourquoi n'a-t-il pas répondu ? Pourquoi a-t-elle réagi ainsi ? Ai-je dit quelque chose de déplacé ? Les relations harmonieuses, elles, sont silencieuses. Elles n'inquiètent pas, alors on les prend pour acquises et on oublie leur rareté.
Pourtant, à de rares exceptions près, nous avons tous quelqu'un avec qui être soi-même. Quelqu'un qui connaît nos contradictions sans chercher à les résoudre, qui nous a vus fatigués, maladroits, irritables ou ridicules sans changer de regard. Une amie qu'on appelle moins souvent, mais avec qui la conversation reprend là où elle s'était arrêtée. Un conjoint avec qui l'on passe deux heures sans rien dire. Un frère, une sœur, un collègue, ou quelqu'un rencontré bien plus tard dans la vie.
Reste peut-être une seule question :
« Avec qui puis-je être totalement ordinaire sans jamais me sentir quelconque ? »
J’ai longtemps cherché la validation des autres. J’aurais peut-être dû accorder plus tôt davantage d’attention à ceux auprès desquels je n’avais pas besoin de la chercher.
Ces relations qui paraissent banales sont extraordinaires. Elles nous permettent d’être nous-mêmes, avec nos forces et nos faiblesses, nos jours d’enthousiasme et nos jours à plat, nos histoires captivantes et celles qui n’intéresseraient personne d’autre.
Certaines des plus belles relations naissent peut-être à cet instant précis : lorsque nous cessons d’essayer d’être quelqu’un pour enfin être quelqu’un avec l’autre.
Je repense parfois à cette soirée devant la cheminée.
André n’avait plus rien à me prouver.
Et, avec lui, moi non plus.
La plus belle liberté
est de pouvoir être ordinaire
sans se sentir quelconque.
/image%2F7274728%2F20260915%2Fob_6c843b_66a0e31a-e265-4498-91bd-3f8cec704a69.png)