Jeunes et réseaux sociaux : interdire, protéger… ou apprendre ?
Je n’ai pas d’avis totalement tranché sur l’interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans. Et, pour une fois, je trouve plutôt rassurant de ne pas en avoir.
Plus j’y réfléchis, plus je trouve les deux positions, totalement contradictoires, faciles à défendre chacune.
Il faut assurément protéger les plus jeunes. Il suffit de passer quelques minutes sur certains réseaux sociaux pour comprendre que nous ne pouvons pas simplement leur tendre un téléphone, leur souhaiter bonne chance et considérer que le problème est réglé.
Mais je me demande aussi ce que signifie réellement « interdire » à une génération qui a grandi avec Internet dans la poche, et qui le maîtrise souvent à 5 ans mieux que bon nombre d’adultes.
Et surtout, que se passe-t-il le lendemain de leurs quinze ans ? L’interdiction aurait-elle soudain atteint sa date de péremption ?
Une interdiction peut empêcher, pendant un temps, d’accéder à quelque chose. Elle ne nous apprend pas forcément à nous en servir. Et c’est peut-être là que commence la vraie question.
Protéger, oui.
Mais préparer aussi.
Je fais partie d’une génération qui a connu un monde sans Internet, sans smartphone et évidemment sans réseaux sociaux. Tout cela est arrivé progressivement.
Le Minitel m’avait déjà semblé assez extraordinaire. Puis Internet est entré dans ma vie. Mon téléphone est devenu mobile, puis intelligent.
Les réseaux sociaux sont apparus. Et, presque sans m’en rendre compte, j’ai fini par transporter dans ma poche un appareil qui m’a permis de parler à quelqu’un à l’autre bout du monde, de travailler, de m’informer, de me distraire, de photographier mon déjeuner et de savoir ce que fait une personne que je n’ai pas vue depuis trente ans.
Les jeunes, eux, n’ont rien vu arriver. Tout était déjà là. J’ai dû m’adapter à la technologie, eux sont nés et doivent grandir avec elle.
Les risques existent bien évidemment : cyberharcèlement, contenus violents ou inadaptés, désinformation, comparaison permanente avec les autres, recherche de validation à travers les likes, captation de l’attention… Les ignorer au nom de la liberté serait pour le moins naïf.
Protéger les plus jeunes me paraît donc indispensable. Mais nous pouvons les protéger soit en construisant un mur pour les empêcher de rencontrer un quelconque danger, soit en leur apprenant progressivement à reconnaître ce danger. Les deux n’étant pas totalement incompatibles.
Lorsque mes enfants étaient petits, je ne leur expliquais pas simplement que les voitures étaient dangereuses avant de les laisser traverser seuls. Je leur tenais la main, puis je leur apprenais à regarder à gauche et à droite lorsque le petit bonhomme était vert. Et un jour, je leur lâchais la main. Parce que mon but n’a jamais été de traverser la rue avec eux toute leur vie.
Pour les réseaux sociaux, je me demande si la logique ne devrait pas être assez proche. Protéger, certainement. Mais préparer aussi.
Le problème des écrans
n’est pas réservé
aux enfants
Pour apprendre aux jeunes à avoir une relation raisonnable avec leur téléphone, nous ne sommes pas toujours forcément les mieux placés.
Nous leur demandons de poser leur téléphone à table tout en laissant le nôtre à côté de l’assiette. Nous leur reprochons de regarder leurs notifications pendant que nous répondons rapidement à un mail qui, bien entendu, « ne peut pas attendre ». Nous nous inquiétons du temps qu’ils passent devant les écrans avant de nous installer devant une série, tablette sur les genoux et téléphone à portée de main. Et je m’inclus volontiers dans le constat.
Les réseaux sociaux ont réussi quelque chose d’assez remarquable : faire croire à des millions d’adultes parfaitement raisonnables qu’il était urgent de savoir qu’une personne qu’ils connaissent à peine, voire pas du tout, vient de manger une pizza à Naples.
Pourtant, nous devons expliquer aux adolescents qu’ils devraient résister beaucoup mieux que nous à des outils précisément conçus pour retenir notre attention. Et c’est probablement là que se trouve une partie du problème et de sa réponse.
Éduquer au numérique ne consiste pas seulement à expliquer qu’il ne faut pas parler à des inconnus ou publier certaines photos.
C’est aussi apprendre à comprendre ce qui se passe lorsque nous utilisons ces outils : pourquoi ai-je envie de regarder encore une vidéo ? Pourquoi ce nombre de likes prend-il soudain autant d’importance ? Pourquoi est-ce que je compare ma vie réelle à celle, soigneusement sélectionnée et mise en scène, que les autres me montrent ?
Et surtout, pourquoi est-ce que je prends mon téléphone alors que je n’avais aucune raison particulière de le faire ?
Peut-être même que la première éducation numérique des enfants reste encore l’usage numérique des adultes qu’ils regardent vivre. Et ce n’est pas toujours gagné.
Installer un contrôle parental semble beaucoup plus simple et rapide.
Le jour
où nous ne serons plus
derrière eux
Une interdiction a quelque chose de rassurant : elle fixe une limite, en principe de manière certaine.
L’éducation est de ce point de vue beaucoup moins confortable. Elle oblige à accompagner, expliquer, discuter, parfois contrôler, puis progressivement faire confiance. Et surtout accepter qu’un jour nous ne serons plus derrière eux.
Finalement, notre objectif n’est-il pas qu’un jeune puisse finir par se poser lui-même ces quelques questions simples : pourquoi suis-je encore en train de regarder cela ? Est-ce que ce que je vois est vrai ? Pourquoi ai-je envie ou besoin de publier cette photo ? Est-ce que j’accepterais qu’elle soit encore visible dans dix ans ?
Je ne suis pas certain que beaucoup d’adultes se posent régulièrement toutes ces questions. Moi le premier.
C’est peut-être pour cela que le débat sur l’âge d’accès aux réseaux sociaux me semble à la fois important et insuffisant.
Treize ans ? Quinze ans ? Seize ans ? Il faut probablement fixer des règles. Et elles évolueront sans doute encore au rythme des technologies et de ce que nous découvrirons de leurs effets. Mais aucun anniversaire ne transforme brutalement un adolescent en utilisateur averti.
Je ne me suis pas réveillé le matin de mes quinze ans soudainement capable de résister à des mécanismes qui, heureusement pour moi, n’existaient pas encore. Mais je doute fort qu’un adolescent d’aujourd’hui acquière cette capacité dans la nuit qui sépare ses quatorze de ses quinze ans.
Alors je ne sais toujours pas si quinze ans est le bon âge. Et finalement, ce n’est peut-être pas la question qui m’intéresse le plus.
Ma vraie question est de savoir ce que nous voulons avoir transmis à nos enfants lorsqu’arrivera le jour où nous ne pourrons plus, et ne devrons plus, regarder par-dessus leur épaule.
Face à certains usages du numérique, et plus spécialement des réseaux sociaux, nous devrions savoir protéger nos enfants aussi longtemps que nécessaire, les accompagner autant que possible. Puis leur apprendre, progressivement, à ne plus avoir besoin de nous.
Au fond, n’est-ce pas cela aussi, éduquer ?
Car ce qui compte n’est peut-être pas tant l’âge auquel nous leur donnons accès aux réseaux sociaux que la conscience critique que nous aurons su construire avec eux, avant, pendant et bien après.
Et cela commence dans nos mains, avant même d’être dans les leurs.
Protéger,
c'est tenir la main.
Eduquer,
c'est apprendre à la lâcher.
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