Seul à deux ?
Peut-on se sentir seul quand on est deux ?
Il y a quelques jours, j’ai posé cette question sur Threads : « Vous est-il déjà arrivé de vous sentir plus seul à deux… que tout seul ? »
Les premiers commentaires sont arrivés très vite. La grande majorité dans le même sens : oui.
Grâce à un réseau social, je me suis soudain trouvé en face d’un paradoxe que je ne m’étais jamais vraiment autorisé à explorer auparavant.
Trop souvent, penser à la solitude, c’est imaginer une personne isolée, un studio vide, une assiette seule à table. Mais aussi ressentir le silence de rentrer sans voix et surtout sans savoir à qui parler.
Aujourd’hui, il me semble exister une autre solitude qui ne ressemble en rien à celle-là. Celle qui s’installe perfidement entre deux personnes.
Deux personnes qui partagent, parfois durant des années, le même appartement, les mêmes repas. Deux personnes qui se connaissent par cœur, qui anticipent les gestes de l’autre, la manière dont il ou elle déverrouille son téléphone, hoche la tête dans les histoires qui le ou la touchent. Voire soupire en voyant les dépenses mensuelles.
Et qui, malgré tout cela, se sentent seules.
Au moins pour l’une d’entre elles.
Être à côté.
Pas plus.
Il est devenu tellement fréquent de remarquer désormais deux personnes face à face sur une petite table d’un restaurant, voire d’un bistrot. Elles ont visiblement choisi ensemble d’y venir. Elles ont commandé. Elles attendent.
L’une regarde son téléphone. L’autre aussi.
Juste ça.
Rien qui claque. Rien qui résonne. Pas de dispute. Pas de mots qui blessent. Juste deux personnes qui, pendant quelques minutes, cessent tranquillement d’être ensemble. Vu de l’extérieur, leur smartphone semble plus important que la personne qui leur fait face.
Celui que j’étais, il y a vingt ans, aurait observé cette scène et aurait pensé : « Ils n’ont rien en commun. »
Aujourd’hui, je porte un nouveau regard. Et je me dis que, finalement, ce n’est pas tellement le téléphone le vrai coupable.
Bien sûr, je peux reposer mon smartphone et être pour autant ailleurs, sur un autre continent. Je peux penser à cette réunion si importante, à mes enfants, voire à une inquiétude silencieuse. Tout en écoutant une histoire sans vraiment l’entendre, en répondant au bon moment, sans même avoir compris aucune des trois phrases qui précédaient la question.
La vie à deux crée aussi ses automatismes, parfois nécessaires, justes, utiles : « As-tu pensé au pain ? », « Vas-tu chercher les enfants ? », « Que mange-t-on ce soir ? »…
Ces questions font tenir debout le quotidien. Elles ne sont pas vaines. Parfois, elles suffisent à combler l’espace, s’étendant sans entrave si rien d’autre ne vient les contrer, laissant le silence s’installer progressivement.
On s'éloigne
sans le savoir
J’ai pensé longtemps que les grandes ruptures étaient toujours précédées de grands événements : une explosion, une trahison qui se traduisent par des mots, parfois durs.
Avec les années, j’en suis moins convaincu.
Les distances les plus profondes se creusent dans le silence.
Un soir, on n’a pas eu envie d’expliquer, et on ne l’a pas fait. Puis un autre soir s’est écoulé. Une petite contrariété, balayée d’un revers de main car « ce n’est pas important ». Une envie exprimée différemment. Un rêve dont on cesse de parler, convaincu de connaître la réponse de l’autre avant même de poser la question.
Et il existe une différence qui me semble immense entre « J’aimerais que tu m’accompagnes. » et « Je vais faire cela. Tu peux venir si tu veux. » La première phrase est une invitation, la seconde est une présence tolérée.
Je crois maintenant que beaucoup se joue dans des détails d’énonciation, ces détails qui ne sont pas souvent remarqués et même parfois jamais énoncés. À force de vouloir ne pas déranger, ou simplement parce que l’on croit déjà connaître la réponse, certaines choses cessent d’être dites.
Cette habitude peut s’installer durablement, surtout si l’autre fait exactement la même chose de son côté.
Deux silences apprennent alors à cohabiter. Et c’est ce qui m’apparaît être le plus troublant : tout continue en façade à fonctionner parfaitement.
Les factures sont payées. Les vacances sont organisées. On rit ensemble. On reçoit. Vu de l’extérieur, rien ne manque. Tout est parfait. Parfois envié. Et pourtant, quelque chose a changé de place.
Ce n’est pas forcément l’amour ou l’amitié qui s’est perdu. Ce n’est même pas nécessairement l’envie de rester ensemble qui s’est envolée. Cela me semble parfois beaucoup plus simple : savons-nous toujours ce que ressent réellement l’autre ?
Avec sa question subsidiaire : cherchons-nous toujours à le savoir ?
Ce que je me demande
aujourd'hui
Celui que j’étais auparavant aurait voulu offrir une solution à cela, une phrase clé à prononcer au bon moment, avec des mots magiques.
Celui que je suis devenu se méfie davantage des réponses toutes faites.
La question la plus pertinente devient, en ce qui me concerne : lorsque quelque chose compte vraiment pour moi, me touche profondément, ai-je encore le besoin de le partager avec l’autre ? Ou même juste l’envie ?
Et inversement, si quelque chose compte vraiment pour l’autre, ai-je encore la curiosité de l’écouter ?
Vraiment ?
Nous avons par ailleurs ce qu’aucune génération n’a jamais eu : des moyens extraordinaires pour rester reliés. Nous savons en permanence où sont nos proches et nous n’avons probablement jamais été autant connectés.
Pour autant, je ne suis pas sûr que cela nous rapproche réellement. Ni même virtuellement parfois.
La proximité se construit peut-être autrement.
Dans une question posée sans regarder ailleurs. Dans une réponse qui prend le temps d’entendre. Peut-être aussi dans cette curiosité de l’autre, pas de ses habitudes. Si je change, lui aussi. Surtout après des années.
Alors oui, se sentir seul en étant deux est possible.
Et, selon mes sources non officielles et non représentatives issues de mon post, malheureusement de plus en plus fréquent.
Une solitude à deux ne signifie pas que tout est perdu.
Elle peut aussi être un appel.
Pas nécessairement à tout changer.
Peut-être simplement à recommencer à regarder celui ou celle qui est là.
À force de vivre côte à côte,
nous avons parfois oublié
de vraiment nous regarder.
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