Humains, encore

La confiance exclut le contrôle. Totalement.

15 Septembre 2026, 08:30am

Publié par Bruno Sardan

« La confiance n’exclut pas le contrôle. »

Je ne sais pas combien de fois j’ai entendu cette phrase au cours de ma vie.

Trop souvent je pense.

Elle fait partie de ces expressions tellement répétées qu’elles semblent devenir des évidences. Une sorte de principe de précaution appliqué aux relations humaines : je te fais confiance, bien sûr. Mais je vérifie quand même. 

Je crois avoir passé une bonne partie de ma vie professionnelle et personnelle à ramer à contre-courant. Parce que pour moi, les deux mots, confiance et contrôle, finissent par être totalement incompatibles.

Il y a évidemment des situations dans lesquelles le suivi est nécessaire, voire indispensable, mais j’ai fini par comprendre que mon besoin de contrôle découlait souvent d’une peur que je n’avais pas encore su lâcher.

Qui ne concernait pas toujours l’autre personne, mais qui me concernait parfois bien plus qu'elle.

 

Deux personnes travaillant devant un micro ordinateur et des livres devant un paysage de mer

Lorsqu’une personne rejoint mes équipes, je ne vais pas lui confier les clés le premier matin en lui souhaitant bonne chance. Je vais l’accompagner, regarder comment elle travaille, vérifier que ce que nous avions compris lors de son recrutement correspond à la réalité. La confiance n’existe pas encore, elle doit se construire. 

Il en va d’ailleurs assez souvent de même dans ma vie personnelle. Sauf exception, un chirurgien en situation d’urgence par exemple, je ne fais pas réellement confiance à quelqu’un parce que nous venons de nous rencontrer et qu’il me paraît sympathique. Je lui accorderai progressivement ma confiance à partir de ce qu’il dit, de ce qu’il fait et, surtout, de la cohérence entre les deux.

Une fois la confiance établie, la période d'essai doit prendre fin. Le vrai piège réside dans le "Je te fais confiance, mais...". Mais je vérifie, mais dis-moi où tu es, mais mets-moi en copie, mais montre-moi. Pris isolément, ces comportements semblent anodins. Parfois, ils le sont. 

Dans le monde professionnel, j’ai rencontré de nombreux managers qui affirmaient faire entièrement confiance à leurs collaborateurs tout en souhaitant être informés de chaque décision, destinataires de chaque mail et associés à chaque étape. Ils appelaient cela du suivi.

Les collaborateurs, eux, ne le vivaient pas toujours ainsi. Car nous ressentons tous assez bien la différence entre quelqu’un qui s’intéresse à ce que nous faisons et quelqu’un qui le vérifie. Dans le premier cas, je peux demander de l’aide. Dans le second, j’apprends surtout à ne pas faire d’erreur. Ce n’est pas tout à fait la même relation.

 

Livre ouvert sur une table en bois devant un paysage de bord de mer avec les mots : lâcher prise pour aller plus loin...

Avec le temps, j’en suis arrivé aussi à une autre certitude.

Mon besoin de contrôle ne vient pas nécessairement d’un doute sur l’autre, mais d’un manque de confiance en moi-même.

Je peux surveiller quelqu’un parce que je ne lui fais pas confiance, ou parce que je ne suis pas sûr de pouvoir gérer la douleur d’une trahison. Dans ce dernier cas, je ne contrôle plus l’autre, mais j’essaie de contrôler ma propre peur. C’est probablement là où les relations personnelles deviennent les plus complexes.

La confiance comporte un réel risque. Faire confiance à quelqu’un suppose d’accepter une chose assez inconfortable : je ne maîtrise pas tout.

L’autre reste libre : libre de tenir sa parole, libre de respecter ce que nous avons construit, et libre de me décevoir. Aucun contrôle, d’ailleurs, ne peut éliminer complètement cette possibilité.

Je peux essayer peut-être de réduire certains risques, mais je ne fabriquerai jamais de la confiance à base de contrôle.

 

Jeune couple de dos, assis et tendrement enlacé, sur une colline devant un paysage de bord de mer au soleil couchant

Dans une relation amoureuse, on peut multiplier les questions, regarder un téléphone, surveiller les horaires ou chercher des incohérences.

Dans une relation professionnelle, on peut demander dix tableaux de bord, vingt validations et trente comptes rendus. Celui auquel j’accorde ma confiance le sait généralement.

Cela se ressent dans l’autonomie que je lui laisse, dans ma manière de l’écouter, dans le droit à l’erreur que je lui accorde, dans le fait que je n’ai pas besoin de vérifier en permanence. Contrôler peut surtout finir par détruire exactement ce que je cherche à protéger. 

Et contrôler n’empêche pas la trahison.

C’est probablement la partie la moins confortable de ma conviction.

Lorsque cette confiance est trahie, la douleur peut être considérable. Professionnellement, elle peut remettre en cause des années de collaboration. Amicalement, elle peut faire disparaître en quelques minutes une relation que l’on croyait solide. Amoureusement, elle peut atteindre quelque chose de beaucoup plus profond.

Si je comprends donc parfaitement le réflexe qui consiste à vouloir se protéger, je ne crois pas que le contrôle nous protège autant que nous l’imaginons. Les personnes qui veulent réellement dissimuler quelque chose apprennent aussi à contourner les contrôles. Et nous pouvons alors passer une énergie considérable à surveiller une relation au lieu de la vivre.

Je préfère désormais accepter le risque de la confiance motivée plutôt que l’épuisement de la suspicion.

 

Jeune homme regardant paisiblement la mer assis à coté de son chat avec un panneau indicateur avec les mots : confiance, liberté, équilibre, sérénité.

Avec les années, je crois simplement que j’ai appris à faire confiance lorsque trois critères finissent par se rencontrer : ce que la personne dit, ce qu’elle fait, et ce que je ressens dans la durée face à la cohérence entre les deux.

Pour collaborer sereinement, nous devons également définir ce que nous mettons derrière le mot « confiance ». Partager les mêmes valeurs ne signifie pas leur fixer les mêmes limites. La fidélité, la loyauté, la transparence ou l'autonomie varient selon chacun. D'ailleurs, beaucoup de trahisons naissent simplement de règles implicites, jamais clairement formulées : nous pensions être d’accord, nous ne l’étions pas tout à fait.

Entre une relation dans laquelle je dois régulièrement vérifier que je peux toujours faire confiance et une relation dans laquelle je décide de faire confiance tant que rien ne me donne de raison sérieuse de ne plus le faire, j’ai choisi la seconde. Dans ma vie professionnelle comme dans ma vie personnelle. Parce qu’elle est plus simple, plus légère, et probablement plus humaine.

J’accepte désormais qu’une relation de confiance commence précisément au moment où je renonce à tout maîtriser, en acceptant que l’autre soit libre, sans avoir besoin de vérifier en permanence ce qu’il fait de cette liberté.

En acceptant aussi que, si cette confiance devait un jour être trahie, il me reviendrait alors de décider ce que j’en fais.

Pas avant.

Le besoin de contrôle trahit l’absence de confiance.
Envers l’autre, peut-être.
Envers moi, probablement.

Bruno Sardan


 

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