Humains, encore

Toujours connecté… mais encore présent ?

14 Septembre 2026, 09:09am

Publié par Bruno Sardan

Je me souviens de mon premier Nokia, un téléphone portable indestructible. Ou presque. Il servait à téléphoner.

Vieux téléphone Nokia posé sur une table et sur une carte des routes d'Irlande

Aujourd’hui, cette fonction peut sembler presque étrange pour un téléphone. Et pourtant, je me souviens de ce soir de pluie en Irlande où j’ai pu appeler en catastrophe mon agence de voyage en France. À la porte d’embarquement du ferry, j’avais perdu le billet de retour de la famille. La tarification internationale était prohibitive, mais moins élevée qu’une nuit d’hôtel familiale et un nouveau billet.

Je me souviens aussi de mes premiers mails professionnels. À l’époque, en recevoir un était presque un événement. Le responsable informatique de mon entreprise, un visionnaire, habitué aux énormes et épais listings en accordéon, m’avait affirmé, les yeux dans les yeux : « Ça ne marchera jamais votre truc. »

Se connecter à Internet dans les années 1980, c’était d’abord écouter le chant strident et métallique du modem qui négociait l’accès au réseau. Ensuite s’armer de patience pour voir les caractères s’afficher un à un sur un écran. Une expérience bruyante, incroyablement lente, mais magique.

Je me souviens également de cette nuit, vers une heure trente du matin, où la télésurveillance de mon appartement m’a téléphoné sur ma deuxième ligne fixe. La première était occupée depuis plus de deux heures, empêchant tout contrôle de sécurité de l’alarme. Vérification faite, c’était mon fils de huit ans qui était connecté. Nous venions peut-être d’inventer le premier système de contrôle parental.

C’était à la fin du précédent millénaire.
C’était juste hier.

Depuis, mon téléphone a appris à faire beaucoup de choses. Et moi, sans rien voir réellement venir, j’ai appris à ne presque plus m’en séparer. Je ne me suis jamais réveillé un matin en décidant de devenir hyperconnecté. Cela s’est fait tellement progressivement.

D’abord les premiers messages textes, puis les mails. Mais c’est surtout l’accès possible à Internet qui a tout changé avec l’arrivée des premières applications personnelles et professionnelles, puis ensuite l’arrivée des réseaux sociaux et de leur corollaire, les notifications.

Aujourd’hui, dans quelques centimètres carrés et quelques dizaines de grammes, j’apprécie réellement de pouvoir retrouver mes proches, lire la presse, prendre des photos, consulter mon compte bancaire, chercher mon chemin, écouter de la musique, écrire, publier, travailler, regarder une vidéo ou trouver en quelques secondes la réponse à une question. Et même désormais résoudre instantanément certains problèmes dont les recherches préhistoriques sur Google me prenaient parfois des heures. Grâce à l’intelligence artificielle.

Et tout cela me paraît parfaitement normal.
C’est peut-être ce qui m’interroge le plus.

Sans véritablement m’en apercevoir, je suis passé d’un téléphone que j’emportais avec moi lorsque j’en avais besoin à un smartphone dont je remarque immédiatement l’absence lorsque je l’ai simplement oublié dans une autre pièce. Alors, finalement, à quel moment l’outil qui devait me rendre service a-t-il commencé à réclamer autant mon attention ?

Smartphone multi fonctions posé sur une table à côté de livres devant un paysage méditerranéen

Je pensais pourtant avoir le contrôle. Il me serait facile de pointer du doigt les réseaux sociaux, leurs notifications incessantes, le défilement infini et les vidéos qui se lancent automatiquement. Mais les algorithmes, avec leur étrange capacité à deviner, avec plus ou moins de succès, mes centres d’intérêt parfois avant même que je ne les réalise, jouent également un rôle.

Ce serait confortable, mais un peu facile. Personne ne m’oblige à regarder mon téléphone et pourtant, je le prends parfois sans raison précise. Une notification apparaît, je la regarde, puis quelque chose d’autre attire mon attention. Quelques minutes plus tard, j’ai souvent oublié pourquoi je l’avais pris.

Je suis parfaitement conscient des tactiques employées pour capter mon attention : la satisfaction d’une notification surprise, la crainte de manquer quelque chose et le plaisir fugace d’un commentaire ou d’un « J’aime ». Je pourrais prétendre y être imperméable, mais ce serait un mensonge.

Lorsque je publie quelque chose et que quelqu’un réagit, cela me fait plaisir. Même si cette personne m’était totalement inconnue quelques secondes auparavant. Je suis resté humain, et les plateformes le savent très bien. Pour autant, je n’ai aucune envie de revenir en arrière. Et c’est là que les choses se compliquent. Parce que j’aime aussi le confort apporté par le numérique.

J’aime pouvoir trouver presque instantanément une information qui m’aurait autrefois demandé des heures. J’aime pouvoir garder le contact avec quelqu’un qui vit à plusieurs centaines ou milliers de kilomètres. J’aime retrouver des personnes que la vie avait éloignées. J’aime pouvoir écrire quelque chose chez moi et savoir que, quelques minutes plus tard, quelqu’un que je ne connais pas pourra le lire ailleurs.

Sans le numérique, vous ne seriez d’ailleurs probablement pas en train de lire ces lignes. Je serais donc assez mal placé pour vous expliquer qu’il faut éteindre vos écrans et retourner dans le monde réel. Comme si ces deux mondes étaient devenus complètement distincts, alors qu’ils ne le sont plus pour moi depuis fort longtemps. Je n’ai aucune envie qu’ils le redeviennent. Pourtant, je dois admettre que je me surprends souvent à me demander ce que j’y ai laissé.

Je constate que je manque de plus en plus souvent d’attention lorsque je commence une tâche et que mon regard est immédiatement attiré par la première notification. Je le remarque aussi lorsque je consulte un message qui aurait pu attendre, lorsque je regarde mon téléphone en présence de quelqu’un, ou lorsque je photographie un instant avant même de l’avoir pleinement vécu.

Combien de fois regarderai-je réellement la vidéo de ce feu d’artifice ? Et pendant que je le filmais, ai-je vraiment partagé ce moment avec la personne qui se tenait à mes côtés ?

Si le numérique me permet d’être partout, il peut aussi m’empêcher d’être pleinement présent. C’est sans doute ce paradoxe qui me dérange le plus. Je peux être assis face à quelqu’un et, en quelques secondes, être mentalement absent. Un écran de quelques centimètres aura suffi.

Un couple discutant au restaurant sans téléphone sur la table


Poser mon téléphone sur la table d’un restaurant en présence d’une autre personne est ainsi devenu quelque chose que j’essaie d’éviter. Je finis par le ressentir comme un message silencieux adressé à l’autre : « Ce qui peut arriver sur mon téléphone est peut-être plus important que toi. »

De fait, nous n’avons sans doute jamais été aussi connectés les uns aux autres. Je ne suis pas certain que nous ayons pour autant appris à être davantage présents.

Alors j’ai essayé de me déconnecter. Pas longtemps. Je ne suis pas devenu ermite numérique. Je n’ai pas supprimé mes comptes, abandonné mon smartphone ou ressorti mon Nokia. J’ai simplement essayé, parfois, de ne pas répondre immédiatement. De supprimer certaines notifications. De laisser mon téléphone ailleurs. De marcher sans le consulter. De lire sans vérifier ce qui venait de se passer dans le monde pendant les dix dernières minutes. De regarder la mer sans nécessairement la photographier. Et même, audace suprême, de ne rien faire.

Je ne suis toujours pas très doué pour cela. Il m’arrive encore de tendre machinalement la main vers mon téléphone. Mais cette expérience m’a fait réaliser quelque chose. Ce n’est pas vraiment la déconnexion que je recherche. J’essaie plutôt de me reconnecter à des conversations qui ne sont pas constamment interrompues, à des livres qui méritent plus de trois pages d’attention consécutives, à des promenades dont le nombre de pas n’a aucune importance, à des paysages qui peuvent simplement rester gravés dans ma mémoire, et à quelques minutes pendant lesquelles il ne se passe absolument rien. Et parfois, simplement à moi-même.

Paysage méditérranéen au coucher de soleil avec un livre et une tasse

Je continuerai donc naturellement à utiliser Internet, à avoir un smartphone, à publier sur les réseaux sociaux, à écrire sur un ordinateur, à discuter avec une intelligence artificielle, et probablement à regarder un peu trop souvent si quelqu’un a réagi à mes publications.

Je n’ai aucune envie de lutter contre mon époque. Je veux simplement essayer de choisir la place qu’elle occupe dans ma vie. Le véritable enjeu n’est peut-être plus de savoir s’il faut me connecter ou me déconnecter, mais plutôt de savoir si je suis encore capable de décider quand je le souhaite.

De temps à autre, j’essaierai de poser simplement mon téléphone. Sans panique, sans héroïsme. Juste parce qu’à cet instant précis, quelque chose ou quelqu’un mérite toute mon attention.

Une déconnexion numérique
n’est pas une fuite.
C’est une reconnexion
à soi-même.

Bruno Sardan

 

 

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