Assumer le regard des autres
Et accepter de ne pas toujours maîtriser ce que les autres voient de nous.
Il me suffit parfois de presque rien.
Une conversation qui s’achève. Une réunion. Un dîner entre amis. Un échange un peu plus vif que prévu. Puis chacun repart.
Sauf que, dans ma tête, la conversation continue.
Je repense à une phrase. À la façon dont elle a été dite. À ce silence un peu trop long après ma réponse. À ce regard dont on je ne sais finalement pas très bien ce qu’il voulait dire.
Et commence alors une activité dans laquelle j’excelle : revivre inlassablement la scène.
Avais-je été maladroit ? Avait-il mal pris ma remarque ? Pourquoi a-t-elle répondu aussi sèchement ? Et surtout, sur le fond, qu’ont-ils pensé de moi ?
La plupart du temps, je n’en saurais jamais rien.
L’enfer, c’est les autres. Vraiment ?
Jean-Paul Sartre nous a laissé une phrase devenue presque proverbiale : « L’enfer, c’est les autres. »
Elle est souvent comprise comme une condamnation assez radicale de nos semblables. Ce qui, reconnaissons-le, peut parfois sembler tentant.
Huis clos cependant semble me raconter quelque chose de plus subtil.Les autres deviennent un enfer lorsqu’ils nous enferment dans une image de nous-mêmes que nous ne pouvons plus contrôler. Nous savons qui nous pensons être.
Dans les faits, je sais ce que j’ai voulu dire, pourquoi j’ai agi ainsi, quelles étaient mes intentions. Tout en étant conscient que celui qui me regarde ne dispose pas du même mode d’emploi, de la même manière de fonctionner.
Il observe mes gestes, écoute mes paroles et interprète mes silences, tout en tenant compte de son histoire, de ses valeurs, de ses expériences et même de ses propres blessures. À travers ce prisme il se forge une image de moi, qui n’est ni forcément fausse ni forcément exacte.
Et il me semble que c’est probablement l’une des choses les plus difficiles à accepter dans les relations humaines : nous ne sommes jamais totalement propriétaires de l’image que nous donnons.
Se voir dans les yeux des autres
J’entends parfois des personnes me dire que le regard des autres les importe peu.
Je me méfie un peu de cette affirmation.
Si le regard des autres m’était réellement indifférent, pourquoi un compliment me ferait-il plaisir ? Pourquoi une marque de reconnaissance me toucherait-elle ? Pourquoi certaines critiques continueraient-elles à m’accompagner plusieurs heures, plusieurs jours, parfois davantage ?
En tant que personne humaine, n’ai-je pas besoin d’être reconnu, apprécié, parfois admiré ? Au minimum compris.
Mon problème commence peut-être lorsque ce regard extérieur cesse d’être un regard parmi d’autres pour devenir celui dans lequel je cherche mon propre reflet.
J’ai trop longtemps accordé beaucoup d’importance à ce que les autres pouvaient penser de moi. Probablement davantage que je ne voulais me l’avouer.
Dans la vie professionnelle notamment, il est assez facile de tomber dans ce piège. Une remarque d’un supérieur, un silence pendant une présentation, un collègue moins chaleureux que d’habitude peuvent soudain prendre des proportions étonnantes.
Avec un peu d’imagination, et certains jours j’en avais beaucoup, un simple « d’accord » prononcé sur un ton légèrement différent pouvait devenir le début d’une remise en cause générale.
Le regard des autres englobe à la fois leurs véritables pensées à mon sujet et mes propres interprétations, parfois erronées de ces pensées. Et en ce qui me concerne, la frontière est parfois difficile à trouver.
Une inégalité devant les ressentis
J’ai évidemment bien compris que nous ne sommes pas tous égaux devant ce phénomène.
Certaines personnes perçoivent instantanément les variations de ton, les expressions du visage et les changements subtils dans l’atmosphère d’une pièce. Cette perception fine peut être un atout précieux dans les relations humaines, permettant de saisir ce qui reste implicite. Cependant, elle a aussi son revers : une perception aiguë peut mener à des interprétations excessives, voire erronées.
Une expression peut devenir un jugement, un silence presque un reproche, une distance quasiment un rejet.
Alors qu’il peut aussi arriver que l’autre soit simplement fatigué, préoccupé par ses propres problèmes ou juste en train de se demander ce qu’il va préparer pour dîner.
Nous ne sommes pas toujours le personnage principal de la pensée des autres.
Et c’est plutôt une bonne nouvelle.
Ne plus chercher à contrôler l’incontrôlable
Avec le temps, je crois surtout avoir compris quelque chose de finalement assez simple.
Je peux essayer d’être clair dans mes paroles cohérent dans mes actes, écouter une critique lorsqu’elle me paraît fondée, m’interroger lorsque plusieurs personnes me renvoient la même chose, sans pour autant décider de ce que quelqu’un pensera de moi.
Et vouloir le faire est probablement l’un des meilleurs moyens de m’épuiser.
Cela ne signifie pas devenir indifférent.
Je ne crois d’ailleurs pas beaucoup à cette forme d’indifférence revendiquée qui consisterait à dire : « Je me moque totalement de ce que pensent les autres. »
Je ne suis même pas certain de la trouver souhaitable.
Le regard des autres me construit aussi. Il m’alerte parfois sur mes contradictions. Il m’aide à comprendre l’effet que je produis, voire m’obliger à me remettre en question.
Même si l’avis d’une personne qui me connaît depuis vingt ans n’a probablement pas la même valeur que celui d’un inconnu croisé pendant quelques minutes.
Mais la remarque argumentée de quelqu’un que je respecte mérite peut-être davantage mon attention qu’un jugement lancé sans connaître ni mon histoire ni mes intentions.
Le poids des réseaux sociaux
Depuis quelques décennies, le problème s’est même légèrement compliqué. Pendant longtemps, le regard des autres avait au moins une limite pratique : il fallait les rencontrer physiquement. Dans la vraie vie.
Aujourd’hui, ils peuvent me regarder sans me connaître, me juger sans me rencontrer et parfois me répondre sans même avoir vraiment lu ce que j’avais pris du temps à écrire.
Avec une simple photographie, un texte, voire une opinion arrivent, ou pas, les nombres, les vues, les « j’aime », les abonnés, les commentaires.
Et me voilà capable d’attribuer une valeur émotionnelle à un compteur. Le paradoxe me fascine.
Notre société n’a probablement jamais autant revendiqué sa liberté d’être elle-même, tout en disposant d’autant d’outils permettant de mesurer en permanence l’approbation des autres. Et il faut une certaine discipline pour ne pas confondre les deux.
Un texte qui obtient peu de réactions n’est pas nécessairement mauvais. Une photographie très appréciée n’est pas nécessairement bonne. Et quelques centaines de personnes qui passent devant ce que nous avons publié sans s’arrêter ne constituent pas un jugement collectif sur notre valeur. Elles sont peut-être simplement passées devant.
Garder quelques miroirs
Je n’ai pas trouvé le bouton permettant de désactiver le regard des autres. Et je ne suis plus certain de vouloir le trouver, ni désormais même de le chercher.
J’ai plutôt essayer d’apprendre à réduire le nombre de personnes auxquelles je donne réellement le droit de modifier le regard que je porte sur moi-même.
Quelques personnes dont je respecte profondément le jugement, et qui me connaissent réellement.
Cela n’empêchera pas une remarque de me blesser et de me refaire parfois cent fois une conversation dans ma tête. Cela n’empêche même pas de me demander, souvent, ce que les autres ont pensé de moi.
Mais entre entendre leur regard et vivre à travers lui, il existe désormais pour moi une différence considérable.
Et peut-être est-ce cela, finalement, assumer le regard des autres. Ne pas s’en libérer, ne pas prétendre qu’il n’existe pas, mais accepter que quelqu’un puisse nous trouver brillant, médiocre, sympathique, prétentieux, chaleureux, froid, intéressant ou parfaitement quelconque…
Sans que nous ayons systématiquement besoin de corriger son jugement.
Car je trouve qu’il existe une liberté assez étrange dans le fait d’accepter que tout le monde ne nous comprenne pas.
On ne choisit pas le regard des autres.
Mais on peut choisir ce qu’il éclaire en nous.
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