Humains, encore

Humain et digital : ne pas avoir à choisir

11 Septembre 2026, 14:55pm

Publié par Bruno Sardan

Pour que le monde de demain ait encore une âme.

Le monde change vite. Trop vite parfois.

Dans cette course effrénée, le numérique s’est imposé dans presque tous les domaines de notre vie. Il promet efficacité, instantanéité, proximité. Mais à quel prix ?

Nous avons parfois échangé les conversations contre des messages, les rencontres contre des visioconférences, l’attente contre l’immédiateté. Et dans ce grand échange, quelque chose risque de se perdre : l’humain.

Je ne suis pas trop nostalgique du passé. Et cet article n’est certainement pas une critique du numérique. J’en utilise moi-même quotidiennement les outils, avec tout ce qu’ils peuvent apporter de pratique, d’utile et parfois même de formidable. L’IA à la place des volumes de l’Encyclopædia Universalis : quel confort…

Juste une réflexion née d’une observation : sans vigilance, le monde virtuel pourrait progressivement prendre une place démesurée dans le monde réel. Dans nos relations, nos émotions, notre attention et notre présence aux autres.

Saurons-nous trouver une voie qui combine le meilleur des deux mondes ? Pour que le monde de demain ne soit pas seulement plus technologique, mais reste profondément relationnel et vivant.

Le numérique, une promesse séduisante

Deux personnes discutant en visio conférence

Le numérique s’est glissé dans nos gestes quotidiens, nos rythmes et nos relations. Il nous connecte, nous informe, nous assiste. Il abolit une partie des distances, accélère nos échanges et simplifie parfois considérablement de nombreuses tâches.

Nous pouvons travailler à plusieurs centaines de kilomètres de notre entreprise, voir grandir nos petits-enfants qui vivent à l’autre bout du monde, retrouver en quelques secondes une information qui nous aurait demandé autrefois des heures de recherche.

Difficile de le regretter.

Je pense à mon fils, qui appelle de Casablanca. Je le vois à l’écran. Lui aussi me voit. Nous parlons. Lorsque j’avais son âge, une telle conversation aurait relevé de la science-fiction. Aujourd’hui, c’est un visage, une voix, une présence presque tangible malgré les kilomètres.

Le numérique nous donne aussi cette sensation grisante de pouvoir être partout, tout le temps. Il épouse nos rythmes, répond à nos urgences et satisfait notre désir d’instantanéité.

Et demain, avec l’intelligence artificielle, il fera probablement beaucoup plus encore.

Mais à force de nous faciliter l’existence, ne risque-t-il pas aussi de nous éloigner de ce qui la rend pleinement vivante et humaine ?

Quand le numérique éloigne

une grande salle d’attente ou une gare, avec de nombreuses personnes absorbées par leur smartphone.

C’est peut-être l’un des grands paradoxes de notre époque : à force de nous connecter à des profils, nous finissons parfois par nous déconnecter des personnes.

Les échanges se multiplient. Mais tous ne deviennent pas pour autant des conversations.

Les « stories », les « posts » et les « likes » peuvent donner l’impression d’être en permanence entourés, informés de la vie des autres, présents auprès d’eux. Sans nécessairement leur avoir parlé.

Les algorithmes, eux, apprennent progressivement nos goûts, nos habitudes et parfois nos convictions. À force de nous proposer ce que nous aimons déjà, ils peuvent finir par réduire la place laissée à ce qui nous dérange, nous surprend ou nous contredit.

Même nos moments les plus ordinaires se transforment.

Un repas où chacun consulte son écran. Une soirée où l’on « scrolle » côte à côte. Une réunion pendant laquelle une notification suffit à détourner notre attention. Une rame de métro remplie de personnes physiquement proches et pourtant plongées chacune dans un ailleurs.

Les visioconférences ont également bouleversé notre manière de travailler. Elles sont pratiques, efficaces et parfois indispensables. Mais un écran restitue difficilement un regard, un silence, une hésitation ou ces quelques minutes informelles avant une réunion durant lesquelles se disent parfois les choses les plus importantes.

À cela s’ajoute une fatigue plus discrète. Être joignable. Répondre rapidement. Regarder une notification. Puis une autre. Passer d’un message professionnel à un message personnel avant de revenir à ce que nous étions en train de faire.

Rien de tout cela ne constitue une catastrophe spectaculaire. C’est peut-être justement pour cela que nous y prêtons si peu attention.

Accumulés pendant des années, ces petits changements pourraient pourtant profondément modifier notre manière d’être ensemble.

Concilier humain et digital

un homme et une femme discutant face à face autour d’une petite table, un smartphone simplement posé entre eux.

Il ne s’agit pas de choisir entre le réel et le virtuel. Ce serait une bataille inutile. Et surtout perdue d’avance. J’aimerais croire à un monde où le digital amplifie l’humain, sans l’éclipser. Un monde où la technologie sert la relation, et non l’inverse. Mais je ne suis pas certain de savoir comment rendre cette conciliation réelle. C’est la question qui reste suspendue.

Comment posons-nous nos téléphones lors d’un dîner, quand l’architecte de ces appareils a passé des années à rendre l’acte de les consulter aussi séduisant que possible ?

Comment retrouvons-nous des échanges plus denses, quand nous avons pris l’habitude de la fragmentation ?

Comment choisissons-nous, en vérité, si la machine elle-même est conçue pour rendre le choix difficile ? Je ne suis pas sûr d’avoir des réponses satisfaisantes.

J’observe plutôt que le problème n’est probablement pas la technologie elle-même. C’est la place que nous décidons de lui laisser. Ou qu’elle prend petit à petit, sans que nous le décidions vraiment. Et peut-être que le fait même de se poser la question, de rester attentif à cette tension, est déjà quelque chose.

Un début.

Rester humains

deux jeunes dans un champ fleuri regardant ensemble une tablette, davantage tournés l’un vers l’autre que vers l’écran.

Ce n’est probablement pas la technologie qui nous éloigne. C’est la place qu’elle finit parfois par prendre dans nos vies. Avec notre consentement… ou presque à notre insu. Elle peut relier, enrichir, faciliter. Elle peut permettre à des personnes séparées par des milliers de kilomètres de continuer à partager leur quotidien.

Mais elle peut aussi appauvrir certaines relations lorsque l’outil finit par remplacer ce qu’il était censé faciliter.

Nous avons appris à nous parler à travers des écrans. Peut-être est-il temps d’apprendre aussi à mieux les poser. Le numérique ne doit pas devenir un refuge contre le monde réel. Il peut en être le prolongement, parfois le miroir. Mais il ne devrait jamais en devenir le masque.

Nos écrans savent nous relier.
À nous de ne pas oublier
de nous rencontrer.

Bruno Sardan

 

 

Commenter cet article