Humains, encore

Quand le « je veux » abandonne le « je peux »

19 Septembre 2026, 07:56am

Publié par Bruno Sardan

Quand compétence et motivation ne vont plus de pair 

J’ai passé plus de quarante ans dans le monde de l’entreprise.

J’y ai changé de métier, de responsabilités, parfois de pays. J’ai connu des périodes où j’avais énormément à apprendre, d’autres où je maîtrisais plutôt bien mon sujet. Des moments où j’avais envie d’aller plus loin et d’autres où, probablement, l’envie était moins présente.

Avec le recul, je me demande finalement si une carrière professionnelle n’est pas faite de cela : un équilibre sans cesse à retrouver entre ce que nous savons faire et ce que nous avons encore envie de faire. Parce qu’avant de parler de réussite professionnelle, encore faudrait-il savoir ce que signifie « réussir ».

Gagner beaucoup d’argent ? Gravir les échelons ? Diriger une équipe ? Créer son entreprise ? Devenir expert dans son domaine ? Pouvoir travailler quatre jours par semaine ? Exercer tranquillement le même métier pendant trente ans parce qu’il nous plaît ?

Je me garderais bien de choisir à la place des autres.

En revanche, j’ai acquis au fil des années une conviction assez simple : quelle que soit la définition que nous donnons à notre réussite professionnelle, deux éléments jouent un rôle essentiel : la compétence et la motivation.

Besoin de contrôle et confiance dans les relations

Réussir
professionnellement

Tout au long de notre carrière professionnelle, nous pouvons en fait rencontrer, pour nous-mêmes ou chez les autres, différentes situations.

La première n’est pas très enviable, mais parfois malheureusement inévitable : je ne sais pas vraiment faire et je n’ai pas envie de faire.

Cela peut arriver après une erreur de recrutement, un choix professionnel effectué par nécessité ou une évolution que l’on n’a pas choisie. Il n’y a d’ailleurs pas forcément un coupable. Une personne et un poste peuvent simplement ne pas être faits l’un pour l’autre.

La deuxième est beaucoup plus intéressante : je ne sais pas encore très bien faire, mais j’en ai envie.

J’ai souvent rencontré cette situation au cours de ma carrière. Un nouveau poste, de nouvelles responsabilités, un métier que l’on découvre : nous ne sommes pas immédiatement compétents. À ce moment-là, la motivation devient un formidable moteur. On observe, on questionne, on se trompe, on recommence. Petit à petit, le « je veux » entraîne le « je peux ».

La troisième situation est évidemment la plus confortable : je sais faire et j’ai envie de le faire.

Nous maîtrisons notre métier tout en conservant l’envie de l’exercer. Nous sommes suffisamment compétents pour être autonomes et suffisamment motivés pour continuer à progresser. Mais rien ne garantit que cet équilibre soit éternel.

La quatrième situation, malheureusement assez fréquente elle aussi, est souvent la plus mal vécue : je sais faire, mais je n’ai plus vraiment envie de faire.

De l’extérieur, tout va bien. Le travail est fait. Les résultats sont là. L’expérience permet même parfois de fonctionner presque automatiquement. Mais quelque chose s’est éteint en nous. C’est peut-être cette situation qui mérite le plus d’attention, justement parce qu’elle peut durer très longtemps sans provoquer de catastrophe visible. On continue. On fait correctement son travail. Simplement, on n’y met plus tout à fait la même chose.

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Entre ce que je peux
et ce que je veux

Nous avons parfois une drôle de façon de mesurer la réussite professionnelle.

Le titre inscrit sur une carte de visite, le niveau hiérarchique, la taille de l’équipe dirigée, le salaire, la voiture de fonction autrefois, quelques signes extérieurs plus modernes aujourd’hui… Tout cela existe. Et la rémunération compte évidemment. Mais elle ne dit pas tout. On peut être bien payé et ne plus avoir la moindre envie de se lever le matin pour aller travailler. Comme on peut exercer un métier beaucoup moins rémunérateur et avoir le sentiment d’être exactement à sa place.

J'ai connu des périodes où je progressais dans la hiérarchie sans être certain de progresser dans ma vie professionnelle. J’ai aussi connu des moments où un poste moins prestigieux me convenait davantage parce qu’il correspondait mieux à ce que  j’avais encore envie de donner. Et du plaisir à le faire.

J'ai assez rapidement intégré que ma réussite professionnelle était liée à la fois à mes compétences, mais surtout à ma motivation.

La compétence ne consiste pas simplement à « savoir ».

Je peux avoir lu tous les livres de management disponibles et être incapable de diriger une équipe. Je peux également connaître parfaitement une technique sans parvenir à l’utiliser dans une situation réelle. À l’inverse, l’expérience nous permet parfois de savoir faire des choses que nous aurions bien du mal à expliquer dans un manuel.

La compétence se construit donc par les connaissances, bien sûr, mais aussi par l’expérience, les erreurs, l’observation des autres, la formation et parfois quelques bonnes claques professionnelles.

La motivation est différente, beaucoup plus fragile.

Elle ne se décrète pas dans une note de service. On ne la fait pas apparaître durablement avec une prime, un séminaire ou quelques phrases enthousiastes affichées dans un couloir. Encore moins avec des épreuves de saut à l’élastique, comme ce fut autrefois la mode.

Elle vient de ce qui nous donne envie d’avancer, d’apprendre, de nous investir. Et elle peut disparaître alors même que notre compétence, elle, reste intacte.

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La compétence se développe
La motivation s’écoute

La motivation ne fait pas seulement que « s’écouter ». Elle peut aussi se reconstruire, se déplacer ou être soutenue par un environnement de travail. À l’inverse, elle peut être détruite par un management, une organisation ou une succession de changements mal vécus.

Cette vision m’a également beaucoup servi en tant que manager.

Manager de la même manière quelqu’un qui débute et veut apprendre, quelqu’un qui maîtrise parfaitement son métier ou quelqu’un qui le maîtrise mais n’y trouve plus beaucoup d’intérêt me paraît être une étrange idée. Et pourtant, nous l’avons tous vu. Et parfois fait.

Les mêmes objectifs, les mêmes réunions, les mêmes contrôles, les mêmes entretiens annuels et parfois les mêmes recettes managériales appliquées à tout le monde.

Or celui qui ne sait pas encore faire a probablement besoin d’accompagnement. Celui qui sait faire et en a envie a surtout besoin qu’on lui fasse confiance. Et celui qui sait parfaitement faire mais n’en a plus envie n’a pas nécessairement besoin qu’on lui explique une nouvelle fois comment faire son métier. Il faudrait peut-être par commencer de comprendre pourquoi il n’en a plus envie. Et il se peut que la réponse ne soit pas une nouvelle formation, une promotion ou une prime, mais parfois un changement de rôle, de rythme ou de cadre.

Chacun peut vouloir davantage de responsabilités à un moment de sa vie et beaucoup moins quelques années plus tard. Et il n’existe pas, à mes yeux, de trajectoire professionnelle idéale. Seulement des trajectoires qui correspondent plus ou moins à celui ou celle qui les vit.

Je ne crois donc plus que réussir sa carrière consiste nécessairement à monter toujours plus haut, mais plutôt à parvenir, aussi souvent que possible, à ne pas laisser s’éloigner trop longtemps ce que nous sommes capables de faire de ce que nous avons réellement envie de faire.

Et peut-être aussi avoir la lucidité de reconnaître le moment où les deux ne se rencontrent plus.

Quand le “je veux”
rencontre le “je peux”,
la réussite n’est plus une option,
elle devient une évidence.

Bruno Sardan

Quelques mots restent parfois en mémoire.
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