Humains, encore

Ces personnes qui font du bien (et qui l’ignorent souvent)

28 Septembre 2026, 19:52pm

| 

Publié par Bruno Sardan

J’avais 13 ans.

Sur mon lit d’hôpital, après plus de quatre heures en salle d’opération, je me réveille doucement. L’ombre de mon père apparaît silencieusement. Il s’approche et me dit :
« J’ai un nouvel ami pour toi. »
C’était Nestor.
Un superbe ours brun en peluche de près d’un mètre de haut.
C’est le seul souvenir durable que je garderai à vie de cette période.

Certaines personnes entrent dans une pièce et ne laissent aucune trace. D’autres, en revanche, même sans rien de particulier, sans parler plus fort ni chercher à attirer l’attention, sans toujours avoir les mots justes, parviennent à rendre les choses plus simples par leur seule présence.
On respire un peu mieux, on se sent un peu moins seul et, parfois, on repart différent sans vraiment savoir pourquoi.

L’impact discret
des gestes ordinaires
Un chat paisiblement caressé sur une table, près d’un café, d’un carnet et d’un téléphone

Pendant longtemps, j’ai cru que, pour avoir un impact significatif sur quelqu’un, je devais accomplir des actes remarquables : être présent lors des événements marquants, trouver les mots justes dans les moments difficiles, prodiguer des conseils avisés ou résoudre des problèmes complexes.

La réalité s’est montrée très souvent bien plus nuancée.

Sans le savoir, certaines personnes m’ont simplement téléphoné un jour où je n’étais pas très bien. D’autres m’ont envoyé un message banal qui est arrivé exactement au moment où j’avais besoin de sentir que quelqu’un pensait à moi.

Il m’arrive souvent aussi de repenser à celles et ceux qui m’ont fait rire, tôt le matin, autour de la machine à café, alors que la journée s’annonçait plutôt mal.

Mais aussi aux personnes qui m’ont vraiment écouté. Pas uniquement poliment, en attendant que je termine ma phrase pour pouvoir raconter leur propre histoire. Celles qui me regardent lorsque je leur parle, qui se souviennent de ce que je leur ai dit trois semaines plus tôt ou qui remarquent que quelque chose a changé dans ma voix alors que je leur affirme que tout va bien.

Rien d’extraordinaire, finalement.
Et pourtant.

Au fil du temps, j’ai oublié d’innombrables conversations importantes, les échanges de nombreuses réunions essentielles, les discours que j’ai moi-même écrits et prononcés, et probablement, malheureusement, quelques excellents conseils.

En revanche, je me souviens encore de petits gestes qui, objectivement, pouvaient paraître anodins : une main posée sur mon épaule, un sourire, une personne qui reste cinq minutes de plus, une phrase prononcée sans y penser, voire un « appelle-moi si tu veux » qui, pour une fois, n’était pas une formule de politesse.

Un mot peut rester gravé des années chez quelqu’un, tandis que l’attention aura été oubliée par celui qui l’a offerte.

Je crois avoir passé beaucoup trop de temps à me demander quelle image je donnais, si j’avais été intéressant, convaincant, brillant ou, a minima, suffisamment présent. Alors que personne ne s’en préoccupait probablement autant que moi.

En revanche, quelqu’un se souviendra peut-être simplement du jour où j’ai pris le temps de lui demander, sincèrement, et surtout en écoutant réellement la réponse :
« Et toi, vraiment, comment vas-tu ? »

Ces personnes qui
deviennent des refuges
Un jeune garçon et un homme assis côte à côte face à la mer, accompagnés d’un chat

J’ai également connu des personnes avec lesquelles je pouvais être moi-même, sans me soucier de mon apparence ou de la qualité de la conversation, avec lesquelles je pouvais me permettre d’être fatigué et de ne pas avoir à me présenter sous mon meilleur jour.

Je pouvais leur avouer mon ignorance, mes erreurs, parfois mes peurs, ou simplement garder le silence. Elles ne cherchaient pas forcément à m’apaiser ni à trouver une solution immédiate. Leur simple présence pouvait suffire.

Je crois avoir eu besoin, à certains moments, d’endroits où je n’avais rien à prouver. Certaines personnes sont devenues précisément cela : des refuges humains où je pouvais cesser d’être performant ou intéressant pour simplement être là.

En cessant de vouloir me montrer sous mon meilleur jour, j’ai découvert qu’elles ne m’accueillaient pas « malgré » mes faiblesses, mais qu’elles m’accueillaient, tout court. Un espace rare où je pouvais simplement respirer, sans avoir à faire mes preuves.

Si certaines personnes m’ont offert ces espaces, j’ai mis bien plus de temps à comprendre ce que je devais, moi aussi, apprendre à dire.

J’ai longtemps cru que notre impact se mesurait à ce que nous faisions.

J’ai découvert qu’il se mesure souvent aussi à ce que nous sommes.

Oser leur dire
qu’elles comptent
Une carte portant le mot Merci posée avec un stylo et une tasse sur une table face à la mer

Je me suis souvent rendu compte que j’exprimais assez facilement mon appréciation pour ce que faisaient les personnes auxquelles je tenais, mais beaucoup moins souvent pour ce qu’elles m’apportaient.

J’ai très souvent remercié pour un service, un cadeau ou une invitation.
Mais j’ai beaucoup moins souvent dit :
« J’aime bien parler avec toi. Ça me fait du bien. »
Ou simplement
« Tu ne t’en rends peut-être pas compte, mais ta présence compte beaucoup pour moi. »

Reconnaître que quelqu’un me faisait du bien me semblait trop intime, voire gênant, comme si admettre que l’on me faisait du bien révélait une forme de dépendance.

Je le regrette aujourd’hui.

Parce que je suis désormais persuadé que, dans un monde où nous recevons quotidiennement des évaluations, des avis, des notifications, des critiques, des comparaisons et toutes sortes de jugements, savoir que notre simple présence fait du bien à quelqu’un est peut-être l’une des plus belles choses que l’on puisse entendre.

Je me demande de plus en plus ce que je laisse après une rencontre ou un déjeuner. L’autre repart-il plus léger, écouté, accepté ? Ou, au contraire, frustré ou épuisé ?

La question n’a rien de moral.
Mais je trouve qu’elle mérite parfois d’être posée.

Je sais que je ne peux pas être une présence agréable et rassurante pour tout le monde, tout le temps. Même si je le souhaite, j’ai aussi mes mauvais jours, mes impatiences, mes préoccupations et surtout mes silences.

Mais je suis désormais conscient que ma façon d’être avec quelqu’un laisse toujours une empreinte, même minime. Elle peut être chaleureuse ou froide. Donner à l’autre le sentiment d’avoir été écouté et entendu, ou au contraire celui d’avoir été transparent. Donner envie de rester un peu plus longtemps ou de partir rapidement.

Le plus souvent, pourtant, je dois bien avouer que je ne saurai jamais quelle impression j’ai réellement laissée. J’ai probablement passé beaucoup trop de temps à me demander ce que les autres pensaient de moi. Et pas assez à leur dire ce qu’ils apportaient, parfois silencieusement, à ma vie.

Mon père, ce jour-là, croyait peut-être simplement m’offrir un ours.
Je crois qu’il m’a surtout offert une présence.

On oublie les grands discours.
On retient les petits gestes.

Bruno Sardan

Les commentaires sont en bas de page ↓
Quelques mots restent parfois en mémoire.
✍️ Mes pensées →
Commenter cet article